Un beau discours

Discours de M. Pierre Hofmann, syndic de La Tour-de-Peilz, prononcé au repas du Papegay, le jeudi 27 mai 1965.

Pierre Hofmann
Pierre Hofmann

Mousquetaires,

Vous entretenez aujourd’hui l’usage bien sympathique d’associer la Municipalité de votre Commune aux actes de votre Papegay. C’est, à la vérité, la première fois que, pour ma part, je me trouve ainsi placé au milieu de la noble société des Mousquetaires de La Tour-de-Peilz. En ma qualité de syndic, je devrais donc vous apporter le salut de cette Commune et vous dire qu’à travers moi, la cité se sent honorée de votre invitation.

Mais je constate qu’il me serait bien difficile de vous adresser de tels propos puisque, cette cité, c’est précisément vous-mêmes qui la composez dans son essence, dans son origine la plus ancienne et dans son fondement le plus authentique. J’aurais, en effet, bien de la peine à vous dire que je vous salue au nom de vous-mêmes ou que je reporte sur vous l’honneur que vous me faites.

Il n’en reste pas moins qu’en associant l’autorité municipale à votre fête, vous renouez et resserrez les liens qui unissent le pays réel au pays légal et qui ne devraient jamais se relâcher. Quant au plaisir et à l’honneur, je les garde pour moi et je vous avoue que je m’en trouve très bien.

Mon plaisir vient de mon profond attachement à ce bourg, qui est assurément d’abord le vôtre, mais qui est aussi le mien et sert de cadre à tant de souvenirs dont les Mousquetaires ne sont jamais absents.

Depuis le temps de mon enfance, cette Commune s’est bien transformée. Elle était encore, dans ce temps, comme dans les siècles passés, largement composée de pêcheurs, de barquiers et de ces vignerons qui passaient pour les meilleurs du canton. Ses habitants sont devenus maintenant trop nombreux pour se connaître encore peu. L’aspect des lieux n’est plus le même, si ce n’est au Bourg-Dessous et au port. Les vignes ont reculé leurs limites et le poisson boude nos eaux.

Mais je l’ai connu, notre bourg, dans sa vie colorée d’autrefois. On faisait boucherie au port ; le Bourg-Dessous avait encore son caractère agricole. Les charretiers faisaient claquer leurs fouets aux oreilles coiffées de rouge de leurs chevaux. Le maréchal-ferrant avait de l’ouvrage. Les barques offraient majestueusement leurs voiles couleur ocre à la poussée du vent. Chaque cave exhalait, à l’automne, le parfum chaud et confiant de la vendange en travail.

Des silhouettes familières animaient ce décor : Robert Plantin gardait le sourire de l’enfance devant nos jeux. Le père Balmat régnait, serein, sur notre port. Marc Ormond, du haut de sa petite taille, en imposait à de plus grands que lui par la finesse de ses reparties. On considérait avec un respect admiratif la haute et fière silhouette de M. Dragaz. Du côté de la Maison de Commune on saluait M. Trottet, la casquette bien droite sur ses cheveux blancs. On faisait des signes aux bateaux commandés par nos capitaines, les Commend, les Grangier.

Et tant d’autres souvenirs qui restent comme autant de gravures anciennes…

Puis, une fois l’an, le jour de l’Ascension, c’était le Papegay, la vraie fête de la cité. Chacun de ses actes était marqué par le roulement du tambour, répété à chaque carrefour. Puis la parade, qui présentait ce juste contraste des Mousquetaires virilement armés et de la féminité fleurie des belles filles du bourg, portant leurs corbeilles, avant de se laisser emporter à la danse. En fin de journée, nous nous précipitions au Verger de la Ville pour la proclamation du roy du tir, que nous admirions avec respect. Plantin portait la blouse rouge du cibarré. Quelque farceur brandissait, en prix de consolation, un pot de chambre portant au fond l’image d’un œil peint en couleur !

Tout cela faisait notre joie d’enfants et revit devant mes yeux aujourd’hui où, dans un cadre un peu changé, règnent foncièrement le même esprit, la même tradition.

Ce que je viens d’évoquer relève sans doute du folklore. Mais votre noble société ne se résume nullement en un folklore. Pour avoir sa source et ses racines dans le passé le plus ancien de notre bourg, la Société des Mousquetaires n’en est pas moins vivante et actuelle. Je vois des citoyens, mis comme on se vêt de nos jours, que rien ne distinguerait des autres, s’ils ne portaient au front la fierté toute simple, la confiance de ce qu’ils sont par leur appartenance aux Mousquetaires et, en définitive, à leur cité.

Le phénomène mousquetaire est intérieur. Il est un élément naturel de la personne. C’est une fierté de race qui augmente et rend plus forts ceux qui la portent.

«On ne devient pas Mousquetaire, on est consacré tel. Si l’on pouvait le devenir par quelque mérite, cette dignité ne serait plus que gloriole. Il est bon que certaines valeurs soient données et ne se puissent conquérir.»

Comme l’écrit Antoine de Saint-Exupéry : «Il est bon de favoriser dans les cités la genèse des dynasties.»

Votre appartenance à la Société des Mousquetaires vous impose d’être fidèles à la cité, mais elle vous veut libres. Cela est conforme à son origine : l’exercice des armes était celui de la liberté, dont il était le signe, et cette liberté était toute vouée à la cité et à sa sauvegarde. C’est encore votre but !

Cette tradition ne vous astreint à aucun préjugé, à aucune doctrine, de sorte que chacun de vous trouve au sein des Mousquetaires le champ de son épanouissement. Je vois, parmi vos membres, un préfet, un député, un président du Conseil communal, un conseiller municipal et des membres du Conseil, d’appartenances politiques diverses. J’y trouve aussi les derniers vrais vignerons.

Les liens qui vous unissent sont comme ceux de la famille : ils résistent même aux dissensions qui parfois tendent les rapports, sans les rompre. Ils maintiennent surtout l’attachement de ceux qui n’ont pas pu rester dans la cité et qui, hors d’elle, grâce à ces liens, sont comme en exil et reviennent fidèlement au foyer ancestral le Jour du Papegay.

Peut-être jugerez-vous, Mousquetaires, que j’exalte avec un peu d’excès ce qui vous semble si simple et si naturel. Mais il n’est pas superflu de reprendre périodiquement conscience des valeurs que l’on détient sans y prêter plus d’attention, que l’on a reçues en dépôt et dont le prix pourrait sembler vil ou l’éclat terni en ce temps de désarroi moral.

Mon vœu est que toujours vous anime cette ferveur pour votre cité, ferveur qui est le véritable et noble but de votre société et que l’exercice du tir soutient comme un symbole de sauvegarde.

Pierre Hofmann, syndic de La Tour-de-Peilz
Repas du Papegay, 27 mai 1965

Texte retrouvé et cédé au site par M. Pierre-Olivier Curchod (mai 2008).